Enfant-roi : interview d’une psychanalyste.

 

Christiane Olivier est psychanalyste, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la famille et à l’éducation, notamment sur la place des pères, la violence des enfants, la sexualité. Dans Enfants-rois, plus jamais ça ! (Albin Michel), elle rappelle aux parents que dire non à leurs enfants est aussi indispensable que de les aimer. LJS.com l’a rencontrée.

Enfants-rois, plus jamais ça ! Derrière l’injonction de votre titre, se cache la dictature infantile qui régit le fonctionnement de nombreuses familles au quotidien. Comment en est-on arrivé à cette situation ?
Christiane Olivier : Le « il est interdit d’interdire » de mai 1968 marque un tournant pour le modèle éducatif. A cette période-là aussi, et c’est bien, on a expliqué aux parents que leur enfant est une personne à part entière, signifiant par là qu’un bébé n’est pas un petit animal, et qu’il est important de lui parler intelligemment dès son plus jeune âge. Mais dans la réalité, les parents ont agi avec leur enfant comme s’il s’agissait d’un adulte et qu’il connaissait déjà les règles et modes de fonctionnement de la vie en société. Or, ce n’est pas quelque chose qu’un enfant sait naturellement. La loi, les cadres qui régissent la vie sont des apprentissages qu’il faut mener d’une main tenue. Et quelque fois la main se lève.

 

C’est-à-dire, éventuellement donner une fessée ?
Oui. Une main qui se lève, c’est l’expression d’un devoir parental. Attention, je ne dis surtout pas qu’il faut distribuer des fessées à tout bout de champ. Mais les parents d’aujourd’hui ne veulent pas toucher leur enfant au corps. Les interdictions verbales sont primordiales, mais lorsqu’elles ne suffissent plus, les limites doivent aussi être exprimées physiquement. Et c’est bien là une partie du problème. Pour un enfant, si on ne le touche pas, c’est qu’on a peur de son corps, peur de lui. Donc c’est qu’il est le plus fort, qu’il est le roi. Il faut lui donner une tape sur les couches, à 18 mois, sans lui faire mal. Ça fait du bruit, et ça le marque ; la limite est posée.

Les parents ne posent-ils plus de limites ?
On targue les parents d’avoir démissionné ou de ne pas aimer leurs enfants, ce n’est pas le cas. Je ne mets absolument pas en doute l’amour des parents actuels. L’explication vient d’ailleurs : ils considèrent l’éducation d’un enfant comme s’il s’agissait de l’éducation d’un épicurien et non pas d’un citoyen.

Qu’entendez-vous par là ?
Les parents offrent aujourd’hui à leurs enfants un potentiel de jouissance extraordinaire, se sacrifient pour eux, jusqu’à sacrifier leurs propres biens. Aujourd’hui, il faut tout donner à l’enfant : des baisers, des je t’aime, des bonbons, leurs chambres ressemblent à des magasins, etc. Cette démarche s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans notre société de consommation où tout doit être agréable. Pour éviter le conflit et parce qu’ils craignent de ne plus être aimés de leurs enfants, les parents ne disent plus non. A 2 ans, les enfants disent « je ne t’aime plus » dès qu’ils sont contrariés, pour marquer leur colère, parce que la dualité amour-haine régit et structure les relations parents-enfants. Et c’est normal ! Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut céder : les parents doivent marquer leur autorité, poser les limites. Et il faut sans cesse recommencer à cet âge-là !

 

Quel est l’âge charnière ?
La deuxième année de la vie d’un enfant est cruciale : il marche, veut attraper tout ce qu’il voit parce que tout est nouveau et qu’il est un vrai découvreur. Il faut tout le temps interdire tel objet, tel autre, faire attention à tout. Avant on mettait les enfants dans un parc avec leurs jeux, c’était leur petit monde. Aujourd’hui les parents n’en veulent plus parce que le parc est vécu comme une prison. Ils refusent même les baby-trotteurs qui entraveraient la liberté de découverte… il faut donc plus que jamais dire non à tout, puisque tout est accessible ! Deux ans, c’est l’âge où un enfant apprend les limites et se faisant se structure. En plus d’être des parents aimants, ce qu’ils sont toute leur vie, les parents sont des parents nourrisseurs jusqu’à 18 mois. Et à partir de cet âge-là, il faut qu’ils deviennent des parents punisseurs. À partir de 18 mois, les enfants apprennent toutes les règles : la propreté, la toilette, les repas sont autant d’apprentissages qui passent par le respect de contraintes. Ensuite, c’est-à-dire après 4 ans, tout sera beaucoup plus facile parce que ces règles auront été acquises. L’enfant sait ce qu’il peut faire et ne pas faire, qu’il a la permission de casser ses jouets par exemple si cela lui plaît, parce que ce sont ses jouets à lui. S’il est en colère, il exprimera son agressivité envers ses jouets et non pas envers ses parents ou toute autre personne présente. Si on laisse faire, on s’expose à un « enfant-emmerdeur », parce que c’est bien de cela dont il s’agit, même si on n’ose pas le dire franchement…

 

Vous évoquez la culpabilité parentale qui conduit les parents à baser les relations avec leurs enfants principalement sur la satisfaction de leurs désirs…
Oui, parce que les notions de désir et de respect sont fondatrices. Elles s’articulent très simplement sur le mode de cette phrase bien connue : « ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre ». Et c’est le rôle des parents que de s’interposer pour faire respecter le désir, et donc la liberté de l’autre. Cela passe par des règles très simples, appliquées au quotidien.

 

Mais d’où vient cette culpabilité parentale dont vous parlez ?
Le divorce et le temps de travail sont au cœur du problème. Il y a de plus en plus de famille monoparentale, et le parent seul qui s’occupe de l’enfant, la mère ou le père, se dit « il n’y a que moi pour l’aimer, je ne peux pas le gronder ». Cette angoisse intérieure des parents à propos d’un enfant qu’ils pensent en partie abandonné parce qu’il est dans le divorce les conduit à tout accepter de leur enfant. Ils veulent ainsi gommer la blessure intérieure du divorce, ce qui est de toutes façons impossible.

Et le travail ?
C’est plus tôt, au cours des premiers mois de la vie de l’enfant que cette composante parentale intervient. Je pense que les enfants sont laissés à la crèche trop tôt. Et je ne dis pas cela pour culpabiliser les mères qui sont déjà déchirées de laisser leur enfant à la crèche quand il n’a que 3 mois. Les nourrissons sont complètement désorientés dans ce cadre qui leur étranger, avec ces personnes inconnues pendant des journées entières. Ils ont besoin de beaucoup plus de repères. Les horaires de crèches devraient être plus flexibles, pour permettre aux parents de ne laisser les enfants que quelques heures par jour au début ! A partir de 10 mois, un enfant est capable de passer une journée entière à la crèche. Mais c’est aussi tout le système de gestion des congés maternité qui est en question… bien que de ce côté-là, les femmes françaises sont plutôt mieux loties, plus aidées que dans d’autres pays européens.

 

Si vous deviez résumer simplement, que diriez-vous aux parents ?
Aimez vos enfants, c’est normal et ça leur fait du bien, mais n’oubliez pas de les gronder, cela leur fait du bien aussi.

http://bienetre.nouvelobs.com

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